Publié le 08 janvier 2026

Territoire

L'Avrillaise était l'une des dernières Justes de France, reconnue pour avoir sauvé une famille juive pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle s'est éteinte dans la nuit du 5 au 6 janvier à l'âge de 101 ans. Nous l'avions rencontrée.

Odette Bergoffen avait été interviewée pour le journal Métropole de juin 2025, Ouvre une nouvelle fenêtre. Elle venait d'être décorée de la Légion d'honneur, des mains de Christophe Béchu. Retrouvez son interview ci-dessous.

Pourquoi avez-vous été reconnue Juste parmi les nations en 1994 ?

Je connaissais bien la famille Moscovici qui était de confession juive. Elle habitait, comme moi, à Vernoil-le-Fourrier, dans le Maine-et-Loire. Le père, Ephraïm, était médecin. Il a soigné mon grand-père. J’allais souvent prendre le goûter avec sa femme, Louise, et ses deux enfants, Jean-Claude et Liliane. La guerre a éclaté. J’ai sauvé Louise et ses enfants de la déportation.

Que s’est-il passé ?

Ephraïm et ses deux frères ont été raflés une nuit de juillet 1942. Les Allemands étaient très bien organisés. Ils ont d’abord emporté les hommes, puis les femmes et enfin les enfants, toujours de nuit. En septembre, les Allemands sont revenus à Vernoil-le-Fourrier pour arrêter Louise mais sans les enfants qui sont allés chez leurs voisins. Avant d’être emmenée, Louise a été autorisée à leur déposer du linge. Elle en a profité pour s’enfuir à bicyclette. C’est à ce moment-là que je l’ai aidée. Je l’ai emmenée chez mon grand-oncle qui avait une cressonnière à Èvre. Grâce à lui, je suis entrée en contact avec celui qui allait devenir mon chef dans la Résistance, Jean Meunier. Il nous a fourni des faux papiers et trouvé un passeur. Louise voulait se rendre en zone libre et faire venir ses enfants. Là-bas, elle a réalisé que c’était impossible. Alors, elle a voulu repartir.

Vous êtes allée la chercher ?

J’ai d’abord récupéré ses enfants. Les pauvres petits de 6 et 2 ans ont été raflés en octobre 1942. Les Allemands sont venus les chercher. Ils dormaient. C’était la nuit. La voisine les avait mis sous les combles mais les enfants ont pleuré. C’était fini. Ils ont été emmenés à Drancy. Là-bas, on leur a rasé la tête et la petite Liliane est tombée malade. Heureusement, ils ont retrouvé un oncle, le frère de leur mère, interné là-bas. Il a réussi à les exfiltrer grâce à une association juive qui soignait les enfants malades hors du camp et les ramenait une fois guéris. Je suis allée les récupérer à Paris et les ai ramenés à Vernoil-le-Fourrier. Je suis ensuite partie chercher Louise en zone libre sur ordre de Jean Meunier.

Comment avez-vous traversé la ligne de démarcation ?

Avec un passeur de mon réseau. Nous avions tous les deux 17 ans. Nous avons parcouru 100 km à vélo. Au retour, nous nous sommes arrêtés tous les trois, avec Louise, dans un restaurant à cheval sur la ligne de démarcation. Louise nous a dit : “Les enfants, à la fin de la guerre, je vous offre le restaurant.” Elle n’a jamais pu le faire car le pauvre garçon est mort quelque temps après, tué par les Allemands.

Ensuite, vous avez caché tout le monde à Morannes (49) jusqu’à la fin de la guerre ?

Je disposais d’une seule carte de rationnement pour Louise, les enfants et moi. C’était trop juste pour vivre. Grâce à mon oncle et à ma tante qui tenaient une épicerie, on a pu tricher pour survivre. Le curé nous a aussi aidés, en nous trouvant un logement.

Avez-vous eu peur pendant la guerre ?

Non, on n’a pas peur quand on a 17 ans. Je suis rentrée dans le réseau de Résistance CNDCastille comme agent de liaison, sous le nom de “Michèle”, et après j’étais engagée. Alors que je n’étais qu’une petite paysanne de rien du tout. Mais j’ai fait ce que je devais faire. L’essentiel, c’était de sauver les enfants Moscovici.

Léo Bergoffen, celui qui allait devenir votre mari, a été déporté à Auschwitz...

Il est resté deux ans, jusqu’à la fin. Il a fait la marche de la mort. C’était en plein hiver et la neige l’a sauvé. Il la buvait. Les trois frères Moscovici ont aussi été déportés. Un seul est revenu d’Auschwitz, Lazare. Le mari de Louise est mort rapidement. L’autre frère s’est jeté sur une clôture électrique du camp. Quand Léo est sorti, il pesait 37 kg. Il a tenu parce qu’il était jeune. Quand on est jeune, il y a toujours de l’espoir.